Cet excellent texte démontre concrètement les effets pervers de l'A.L.E.N.A.
MAIN BASSE SUR LA DÉMOCRATIE
À l'époque, les négociateurs américains voulaient un contrôle
qui échapperait à toute réglementation par le gouvernement canadien
JACQUES LAROCHELLE
PROFESSEUR DE BIOLOGIE À L'UNIVERSITÉ LAVAL
On parle beaucoup de l'ALÉNA (Accord de Libre-Échange Nord-
Américain) par les temps qui courent, mais surtout comme si cet accord se résumait à une
simple élimination de tarifs douaniers dont tout le monde peut profiter. Pourtant, l'ALÉNA est
beaucoup plus qu'un simple traité commercial: il officialise le transfert d'une fraction
importante de l'autorité des gouvernements élus aux investisseurs étrangers et à
leurs entreprises.
Cette privatisation de haut niveau a des implications dramatiques pour notre
démocratie, notre santé et notre environnement. Mais comme elles sont très peu médiatisées, ces
implications sont par le fait même ignorées de nos politiciens. Même chez les plus ardents
promoteurs du libre échange, rarissimes sont ceux qui semblent avoir lu le traité
(texte disponible sur Internet, http://www.nafta-sec-alena.org/).
Ils se sont embarqués là-dedans
sans se poser de questions, comme ils l'ont fait avec les coupures et les privatisations dans les
services publics, en se contentant de répéter les préjugés que leur soufflent les
chefs d'entreprise.
L'analyse des accords canado-américains de libre échange de 1989 et 1994, signés
respectivement par Brian Mulroney et Jean Chrétien, indiquent que les négociateurs américains
avaient, vis-à-vis du Canada, un objectif d'envergure majeure. Ils voulaient prendre à moyen terme
le contrôle de l'économie d'un pays riche en ressources naturelles comme le gaz naturel,
l'hydroélectricité et surtout l'eau douce. Ils voulaient un contrôle qui échapperait à toute
forme de réglementation par le gouvernement canadien.
De leur côté, nos négociateurs n'avaient apparemment qu'un objectif comparativement mineur,
soit de blinder l'accès des entreprises canadiennes au marché américain contre les tendances
protectionnistes du Congrès. Mais, pour atteindre cet objectif, les politiciens
canadiens, bien contrôlés par le puissant lobby des chefs d'entreprise, étaient prêts à
tout accepter, même l'abandon de la souveraineté d'institutions comme le Parlement fédéral et la
Cour suprême. Ils l'ont fait, et cela allait engendrer une véritable histoire d'horreur.
Cette histoire est importante à connaître pour trois raisons. D'abord, elle donne une idée des
reculs démocratiques exigés pour adhérer aux traités de libre-échange comme l'ALÉNA, l'AMI
(Accord Multilatéral sur l'Investissement) et le ZLÉA (Zone de Libre-Échange des
Amériques). Ensuite, elle montre que les préoccupations environnementales évoquées dans
l'ALÉNA ne sont là que pour l'image publique. Enfin, elle constitue le précédent de
référence pour les nombreux autres conflits du genre qui sont en cours.
En avril 1997, le Parlement canadien votait une loi qui avait pour effet d'interdire l'emploi
du MMT, un dérivé du manganèse utilisé par les pétrolières pour diminuer les coûts de fabrication
de l'essence sans plomb (de 0,2 de cent par litre). Cette loi était appuyée par tous les
fabricants d'automobiles du pays, qui craignaient les effets du MMT sur les dispositifs
antipollution, ainsi que par un grand nombre d'associations de citoyens, qui craignaient les
effets du manganèse sur la santé et l'environnement. Le Canada étant le seul pays où l'emploi du
MMT était répandu, l'interdiction a donc privé la Ethyl Corporation, la compagnie
américaine qui fabrique le produit, de son principal marché.
Avant même l'adoption de la loi, la Ethyl avait annoncé son intention de poursuivre le
gouvernement canadien pour 350 millions devant un tribunal de l'ALÉNA, alléguant que
l'interdiction constituait un obstacle au libre commerce assimilable à une expropriation
au sens de l'article 1110 de l'accord. Cette menace avait d'ailleurs entraîné une réponse
enflammée du ministre fédéral de l'environnement de l'époque, Sergio Marchi, qui avait déclaré
en chambre: «Est-ce qu'une corporation américaine devrait dicter ce qu'un gouvernement
canadien doit faire dans les meilleurs intérêts de la santé de sa population et de son
environnement ? La réponse à cette question est un non clair ». Un autre qui n'avait même pas
lu l'ALÉNA, et qui pourtant allait être promu ministre du commerce extérieur et
représentant officiel du Canada aux négociations de l'AMI et du ZLÉA!
En juillet 1998, le gouvernement fédéral annonçait, dans un style dont le ridicule ne peut manquer
de frapper, " qu'il passait à l'action " en levant l'interdiction contre le MMT, en
accordant 20 millions en dommages à la Ethyl et en déclarant que l’emploi du produit ne présentait
aucun danger pour la santé. Le gouvernement venait donc de proclamer officiellement que, tel
qu'exigé par l'ALÉNA, il plaçait la profitabilité d'une compagnie étrangère au-dessus de la santé
de ses citoyens.
Même avant la suspension de la loi sur le MMT, il y avait pourtant nombre d'indications à
l'effet que le manganèse inhalé pouvait, comme le plomb, se concentrer dans le cerveau humain
et causer des maladies graves. Ces indications étaient suffisantes pour que le MMT ne
soit pas employé aux États-Unis parce que, selon la déclaration faite par l'administratrice en
chef de l'EPA (l'Environmental Protection Agency) en 1995, «Le public américain ne devrait pas
être utilisé comme laboratoire pour tester le caractère sécuritaire du MMT».
Les derniers résultats sur le sujet n'ont d'ailleurs rien de réjouissant. Par exemple, les
recherches menées au Québec par Donna Mergler, une neurotoxicologue de réputation
mondiale oeuvrant à l'UQÀM, révèlent une corrélation entre l'exposition routinière au
manganèse et un déclin subtil de la performance dans des tests impliquant la coordination
motrice, l'apprentissage et la mémorisation. Dans ces circonstances, est-il acceptable
de continuer à ajouter annuellement à l'air que nous respirons des centaines de tonnes
de manganèse, par le biais d'un additif dont tout le reste du monde se passe? Comme on peut
s'attendre à ce que les foetus et les jeunes enfants soient beaucoup plus sensibles au
manganèse que les sujets chez qui on a fait les tests, avons-nous le droit de compromettre leur
santé future simplement pour ne pas déplaire à une multinationale étrangère? Est-ce à cela que
pensent les gens d'affaires et les politiciens quand ils répètent que notre avenir «passe»
par l'ALÉNA?
Il n'est pas particulièrement rassurant de savoir que quatre gouvernements provinciaux, dont
celui du Québec, se sont réjouis ouvertement de la suspension de la loi sur le MMT. Ce cynisme en
dit long sur la place de la santé publique et de l'environnement dans la hiérarchie des valeurs
chez nos dirigeants provinciaux. On n'en est pas à une erreur boréale près.
Quoi qu'il en soit, le Canada a réglé à l'amiable avec la Ethyl parce qu'il n'avait aucune chance
de gagner sa cause devant un tribunal de l'ALÉNA. En effet, tel que le stipule l'article 1123
de l'accord, le tribunal investisseur-État mandaté dans de tels cas est constitué de trois
personnes, soit le représentant du plaignant (la Ethyl), celui du défendeur (le gouvernement
canadien) et un arbitre en chef choisi parmi les 45 proposés par l'ALÉNA. Comme les deux premiers
vont nécessairement annuler leur vote, la décision finale appartient alors à un seul
individu n'ayant évidemment aucune espèce de légitimité démocratique.
Malgré cela, cet individu dispose de l'autorité ultime: sa décision n'aurait pu être renversée, ni
par une décision de la Cour suprême ni par une loi votée par le Parlement. Sans l'ALÉNA, ou si
le fabricant du produit était une entreprise canadienne, la loi d'interdiction de 1997 aurait mis
un point final à la pollution due au MMT. Mais avec l'ALÉNA, lorsque le gouvernement pourra
s'appuyer sur un consensus universel vis-à-vis de la toxicité du MMT pour l'interdire
à nouveau, il devra quand même offrir une compensation monétaire au fabricant pour tous les
profits perdus, présents et futurs puisqu'il s'agit d'une entreprise américaine. Et ce sera
l'arbitre du tribunal de l'ALÉNA qui décidera du montant de la compensation. En fait, selon
l'avocat Barry Appleton, un spécialiste des accords commerciaux d'ailleurs engagé par
la Ethyl, l'ALÉNA consacre le remplacement définitif du principe du «pollueur-payeur»
par celui du «pollueur-payé».
Se peut-il que les ténors du libre-échange, les Mulroney, Chrétien, Marchi, Parizeau,
Charest et Bouchard n'aient jamais lu le texte de l'ALÉNA? Ou s'ils l'ont fait, comment ont-ils
pu accepter le recul démocratique que constituait la subordination de tous les parlements et de
toutes les cours de justice du pays à un tribunal bidon comme celui évoqué plus haut? Au nom de
quelle valeur ont-ils pu abandonner le droit à la prudence quand il s'agit de protéger la
santé et l'environnement? N'y aurait-il pas un moyen de les obliger à répondre publiquement à
ces questions?
La saga du MMT démontre de façon terrifiante que l'ALÉNA n'est pas qu'une simple entente tarifaire:
c'est une véritable constitution qui légalise le troc des fondements de la démocratie
contre des occasions d'affaires. Dans ces conditions, dresser le bilan de l'ALÉNA, c'est donc
beaucoup plus que se péter les bretelles avec l'augmentation observée des exportations
canadiennes ou québécoises vers les États-Unis. De toute façon, cette augmentation est aussi
trompeuse que le traité lui-même, car elle est, de l'avis de nombreux spécialistes, largement
due à la faiblesse de notre
dollar plutôt qu'au libre-échange.
- Ce texte est également paru dans LE DEVOIR,
LE LUNDI 28 JUIN 1999
(PAGE A7 - I D É E S - Les 10 ans de l'ALE)
POUR REJOINDRE L'AUTEUR DE CE TEXTE:
JACQUES LAROCHELLE
Professeur titulaire
Département de biologie
Université Laval
Québec - Canada - G1K 7P4
Tél.: (418) 656-2131, poste 3187
FAX: (418) 656-2043
Jacques.Larochelle@bio.ulaval.ca
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