Philippe Duhamel
L'après-Seattle
Entrevue de Richard Martineau , Montréal
Q: Philippe Duhamel, peut-on
dire que tu es un antimondialiste?
R:Absolument pas. Je suis pour la mondialisation de la justice, la
mondialisation des accords internationaux et la
mondialisation de la solidarité.
Depuis que des scientifiques ont
pris des photos de la Terre dans les années soixante, on a
développé une conscience planétaire. On se rend compte
qu'on a besoin d'un mouvement
d'unité globale si l'on veut
maintenir l'existence de la vie sur notre planète. Il n'y a que
les journalistes de Business Week et de The Economist pour dire que
nous sommes des militants
antimondialisation. Ça fait leur
affaire d'utiliser ce terme, mais c'est complètement faux...
Nous ne sommes pas contre la mondialisation; nous sommes
contre la façon dont elle est pratiquée actuellement, sans
paramètres, sans transparence,
sans encadrement. Les citoyens
n'ont plus un mot à dire sur la façon dont les affaires sont
menées, tout est décidé à huis clos par des conseils
d'administration. C'est
complètement antidémocratique. Au
cours des derniers vingt ans, les
États ont été remplacés par les
multinationales. Ce n'est plus
une personne, un vote; mais un
dollar, un vote! On va bientôt enchâsser les droits et
privilèges des entreprises dans nos constitutions, sans que nous
ayons un mot à dire! C'est
normal, ça?
Q: Je vais me faire l'avocat du diable...
Le symbole de la mondialisation,
c'est le citoyen du Tiers-Monde
qui bosse dans une usine de Nike ou de Levi's pour un maigre
salaire. Lorsqu'on compare le salaire de ces travailleurs au
nôtre, la situation est
effectivement révoltante. Mais on
peut dire que c'est tout de même mieux que de vendre son corps à
des touristes allemands! Comme l'affirme Thomas Friedman, le
journaliste du New York Times qui
couvre les affaires
internationales, au moins ces gens-là travaillent. Avec le
temps, ils vont faire comme les ouvriers occidentaux: ils vont se
regrouper, défendre leurs droits,
obtenir de meilleures conditions
et de meilleurs salaires...
R: Tu as vu ce qui arrive aux ouvriers du Tiers-Monde qui
veulent se regrouper et défendre
leurs droits? Ils se font
zigouiller!
Selon moi, il faut aller plus
loin que ça, remonter plus loin
en arrière. La vraie question, c'est: pourquoi en sont-ils
arrivés là? Pourquoi des populations entières sont-elles
si affamées, si misérables que
leur plus grand rêve est de se
retrouver derrière une chaîne de montage à fabriquer des petits
jouets de plastique pour un salaire dérisoire?
Oui, travailler dans une usine seize heures par jour, c'est
mieux que de faire des pipes à
des touristes et de crever du
sida! Mais n'y a-t-il pas une autre solution? On a dépossédé
ces gens-là, on les a transformés en mendiants, et on ne leur a
laissé d'autres choix que de
passer leur vie dans des usines
insalubres ou de vendre leurs corps. Il me semble qu'il devrait
y avoir une troisième voie entre crever de faim et mourir
empoisonné par des vapeurs
toxiques, non?
Q: Au lieu de militer contre la mondialisation avec un grand M,
ne serait-il pas plus efficace de
pointer du doigt les entreprises
qui exploitent les travailleurs étrangers? C'est plus concret, ça
touche leur portefeuille, leur image...
R: Effectivement, c'est plus concret et ça peut amener les
entreprises à changer un certain
nombre de pratiques. Mais
souvent, ces changements ne sont que cosmétiques. C'est du
maquillage, du P. R.
Ce genre d'intervention à la pièce est intéressante, mais elle
a aussi ses limites.
Premièrement, c'est très difficile de prendre les
entreprises en défaut. Comme tu
le sais, les multinationales ne
dirigent pas elles-mêmes leurs propres sweatshops: elles font
affaire avec des sous-traitants, qui font affaire avec d'autres
sous-traitants... La compagnie A
donne un contrat à la compagnie B
qui engage la compagnie C, etc. Résultat: les patrons des
multinationales finissent toujours par s'en laver les
mains. Ils disent: "Nous ne
connaissons pas les conditions de
travail des ouvriers qui fabriquent nos produits. Ça ne
relève pas de nous." C'est ce qu'on appelle le Plausible
Denial.
Et puis, il ne faut pas se leurrer. Quel est le but ultime
de toutes ces méga-entreprises?
Faire le maximum de profit avec
le minimum d'investissement. C'est dans la logique de la
bête... C'est bien beau, forcer les entreprises à adopter des
pratiques éthiques, mais peut-on
vraiment faire des milliards de
dollars de profit en demeurant éthique? J'en doute. D'où
l'importance de faire des analyses systémiques, de prendre
un certain recul et d'amorcer une
réflexion globale.
On ne peut pas passer notre temps à essayer d'éteindre les feux
comme une poule pas de tête! À un
moment donné, il faut s'asseoir,
regarder la situation dans son ensemble et se demander qui se
promène avec des allumettes.
Q: Tu affirmes que les grosses entreprises ont tout intérêt à
maintenir le Tiers-Monde dans la
pauvreté. On peut dire le
contraire... Si les Africains et les Chinois faisaient de l'argent
et se mettaient à consommer, ça ferait l'affaire de GM et de Coca-
Cola. Ils vendraient plus d'autos
et de boissons gazeuses! Ils se
retrouveraient avec un marché potentiel de deux milliards de
nouveaux consommateurs...
R: Tu oublies une chose dans ton équation: les transformations de
l'économie mondiale. Le secteur
productif des biens et des
services ne représente plus que
5 % de l'économie mondiale. GM
arrêterait de fabriquer des autos demain matin et elle continuerait
d'être l'une des dix plus
importantes entreprises au monde.
Grâce à quoi ? À son secteur financier. Idem pour Bombardier:
sa plus grosse composante, c'est Bombardier Capital, pas son usine
de fabrication d'avions!
Ces grosses compagnies ne font pas leur argent en vendant des
produits, mais en transigeant des
actions. Leur richesse est
virtuelle. Ce ne sont pas les produits qu'ils fabriquent qui
sont importants, mais les prédictions de Joe Bine qui est analyste financier chez Moody's.
À moyen terme, on n'aura besoin que d'un cinquième de la
population pour produire tous les
biens dont on a besoin. Les
autres habitants de la planète ne serviront plus à rien... Comme
disait un conseiller de Jimmy Carter, il faudra leur donner du Tittytainment, un mélange
abrutissant de TVA et de junk food.
Certains disent que la
mondialisation crée de l'emploi...
Il faut savoir quel genre
d'emploi et pour qui! C'est comme le gag. Un gars dit à son chum:
"La mondialisation crée beaucoup
d'emplois." Son chum répond: "Je
le sais, j'en ai trois..."
Q: Certains militants n'hésitent pas à te critiquer. Ils te
trouvent trop doux, trop
pacifiste, pas assez impatient.
Ta non-violence les rase...
R: Écoute, je suis aussi impatient qu'eux. Je me considère
comme un radical, mais dans le
sens étymologique du mot: radix,
qui veut dire "racine". Je m'attaque aux racines du mal, pas
à ses symptômes.
Je sympathise énormément avec la colère que certaines personnes
peuvent ressentir mais, en même
temps, si tu ne carbures qu'à la
colère et à la haine du système, tu ne te feras pas beaucoup
d'alliés. Moi, je ne me bats pas pour le fun, pour l'argent ou
pour la gloire: je me bats pour
gagner. Et si tu veux gagner, tu
dois bâtir un mouvement massif très diversifié, qui représente
toutes les couches de la société...
C'est comme pendant la guerre du ViêtNam, en fait. Le gouvernement
américain a commencé à bouger
quand la classe moyenne est
descendue dans la rue, quand les manifs n'étaient plus qu'une
affaire de jeunes...
Exactement. Je regrette, mais péter une vitrine rue Sainte-
Catherine, pour moi, c'est un acte de défoulement superficiel
et individualiste. Je comprends la frustration de certains
militants, mais il faut voir plus
loin que cette pulsion immédiate.
Ce genre d'incident peut amener toutes sortes d'actes non
contrôlés. On va où, après? On lance des boules de billard à la
face des policiers, des cocktails
Molotov qui peuvent retomber sur
des manifestants, on pose des bombes? On se pointe aux manifs
avec des revolvers, comme dans les années soixante?
Je ne suis pas moralisateur, je me fous que la vitrine de Nike
soit brisée, ça ne me fera pas
pleurer; c'est une simple
question de stratégie. Ce genre d'actes ne fait pas avancer le
mouvement, au contraire. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien que la police utilise
souvent des agents provocateurs lors de manifs: ils savent qu'il
n'y a rien de mieux que la casse
pour discréditer un mouvement
comme le nôtre...
Regarde ce qui s'est passé à Prague: ça a tellement bardé que,
selon un sondage, la majorité de
la population appuierait une
interdiction totale des manifs. Ça nous mène où, ça?
Q: Donc, en plus de te battre contre les multinationales, tu te
bats aussi contre ceux qui
préconisent l'usage de la
violence...
R: Oui, et c'est très épuisant. C'est de l'énergie perdue.
À un moment donné, tu dois choisir: ou tu essaies de créer
l'unité de l'extrême gauche, ce
qui est pratiquement impossible
de toute façon; ou tu tentes de mettre sur pied un mouvement plus
vaste, un mouvement wysiwyg (What You See Is What You Get), clair,
transparent et sans agenda caché.
Il faut penser à long terme, afin de maximiser la portée de nos
actions. C'est pour cette raison
que nous n'avons pas participé
aux récentes manifestations contre le G-20. À Seattle, il y
avait péril en la demeure: on annonçait la signature imminente
d'une entente, il fallait agir
rapidement. Mais la semaine
dernière, à Montréal, on ne signait aucune entente! Idem pour
la réunion de Québec 2001.
Le risque, à force de multiplier les manifs, c'est de t'enfermer
dans une logique exclusivement
défensive, à la remorque de
rencontres et d'événements dont tu n'as choisi ni le lieu ni le
moment. Ça devient une sorte de rituel qui tourne à vide. "Il y a
une rencontre du G-20? Vite, on
sort les pancartes et on fait un
sit-in!"
Je préfère privilégier une approche pro-active.
Prends Québec 2001. Trois semaines avant l'événement, le 20
mars 2001, nous demanderons au
ministre Pettigrew de rendre
publique l'ébauche du prochain accord de libre-échange des
Amériques. Nous lui donnerons trois semaines pour le faire.
S'il n'obtempère pas, nous nous
pointerons à Ottawa le 1er avril
à midi, et nous bloquerons le ministère des Affaires
étrangères. C'est, je crois, beaucoup plus constructif. Si le
ministre Pettigrew rend l'accord
public, nous pourrons l'analyser
afin de savoir ce qu'il y a dedans; sinon, la population
saura que le gouvernement a des choses à cacher. D'un bord comme
de l'autre, nous en sortirons
gagnants. "Pile, tu perds; face,
je gagne..."
Aucune action de désobéissance civile comme à Seattle, donc...
Pas pendant Québec 2001. De toute
façon, le périmètre de sécurité
sera tellement grand que ça nécessiterait deux mille
personnes pour bloquer l'accès aux gens! Nous allons plutôt
distribuer de l'information et
organiser un Teach-In, afin de
renseigner la population sur ce genre d'accords...
Cela dit, Opération SalAMI n'effectuera pas un changement à
180 degrés. Nous continuerons
d'organiser des actions de
désobéissance civile, mais en temps et lieu.
Il faut savoir où, quand et comment frapper. Les mouvements
comme le nôtre ont besoin de deux
jambes. La première sert à
éduquer la population. Et la seconde sert à botter le cul une
fois de temps en temps.
Pour joindre Opération SalAMI: 524-8088
SOURCE: VOIR en ligne
www.voir.ca
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